Le 28 juillet 1935, le Nürburgring n’est pas seulement un circuit. C’est une tribune politique. Plus de 300 000 spectateurs s’entassent autour de la « Boucle Nord » (Nordschleife) pour assister au triomphe programmé de l’Allemagne nazie. Les officiels du IIIe Reich sont là, les croix gammées flottent partout. Ils sont venus voir les invincibles « Flèches d’Argent » (Mercedes et Auto Union) écraser la concurrence.
Personne n’avait prévu qu’un petit homme de 42 ans, au volant une vieille voiture rouge dépassée, allait ruiner la fête.
Le combat inégal : 400 ch contre 265 ch
Pour comprendre l’ampleur de l’exploit, il faut regarder les forces en présence. D’un côté, l’Allemagne aligne neuf bolides ultra-modernes : les Mercedes W25 et Auto Union Type B. Elles développent près de 400 chevaux, disposent de suspensions indépendantes et d’un budget illimité. De l’autre, la Scuderia Ferrari (qui gère alors les Alfa Romeo en course) aligne la vieille Alfa Romeo P3 (Tipo B). Malgré un alésage porté à 3,2 litres, elle peine à sortir 265 chevaux. Elle rend plus de 100 chevaux et 20 km/h en pointe aux Allemandes. C’est comme engager une Formule 2 dans un Grand Prix de F1 actuel.
Le désastre des stands
La course démarre sous la pluie. Nuvolari, le « Diable », conduit au-delà des limites. Il compense le manque de puissance dans les virages par des glissades insensées. Il parvient à rester au contact des leaders. Mais au 22ème tour, c’est la catastrophe. Nuvolari rentre aux stands pour ravitailler. La pompe à essence sous pression de l’équipe italienne casse ! Les mécaniciens doivent remplir le réservoir… au seau et à l’entonnoir. La scène est pathétique. Nuvolari hurle, gesticule. L’arrêt dure 2 minutes et 14 secondes (contre 30 secondes pour les Allemands). Il repart 6ème, avec une rage froide. Tout semble perdu.
La remontée fantastique
C’est là que la légende s’écrit. Dans le brouillard et la bruine de l’Eifel, Nuvolari entre en transe. Il ne conduit plus, il vole. Il reprend les concurrents un par un. Il bat le record du tour à chaque passage. Les spectateurs allemands, d’abord moqueurs, deviennent silencieux. À l’entame du dernier tour, il est deuxième, à 35 secondes du leader Manfred von Brauchitsch sur sa Mercedes toute puissante.
L’écart semble irrattrapable. Mais von Brauchitsch, mis sous une pression terrible par les temps au tour de Nuvolari, a détruit ses pneus.
Le silence du Nürburgring
Dans la longue ligne droite, on attend la Mercedes argentée. Mais c’est une petite voiture rouge qui surgit de la forêt. Von Brauchitsch a éclaté un pneu à quelques kilomètres de l’arrivée. Tazio Nuvolari franchit la ligne en vainqueur. Il a battu les neuf voitures allemandes sur leur propre terrain.
Le choc est tel que les organisateurs sont pris au dépourvu : ils n’ont pas le disque de l’hymne italien ! Ils n’avaient prévu que le Deutschland über alles. La légende raconte que Nuvolari, toujours prévoyant (ou superstitieux), est allé chercher dans sa valise son propre disque de la Marcia Reale pour le donner à l’orchestre.
Ce jour-là, Alfa Romeo n’a pas seulement gagné une course. La marque a prouvé que le « Cœur Sportif » pouvait battre la plus froide des technologies.

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