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  • Le matricide d’Enzo Ferrari : Quand le « Drake » a vaincu sa mère Alfa Romeo

    Le matricide d’Enzo Ferrari : Quand le « Drake » a vaincu sa mère Alfa Romeo

    Il existe dans l’histoire de l’automobile une pulsation sombre, un écho profond qui résonne entre Milan et Maranello. Pour Enzo Ferrari, Alfa Romeo n’a jamais été une simple écurie ou une étape dans une carrière industrielle. Elle a été, de manière dramatique et passionnelle, sa mère. Une relation viscérale teintée d’un véritable complexe d’Œdipe mécanique, dont l’obsession a culminé un après-midi de juillet 1951 sur l’asphalte britannique de Silverstone.

    Des racines alfistes : L’apprentissage du jeune pilote

    Avant de devenir l’imperscrutable « Drake » de Maranello, le jeune Enzo Ferrari arrive au Portello le ventre creux, rempli de rêves et de faim de victoire. Il pilote les monstres mécaniques d’Arese, les pousse dans leurs retranchements, mais comprend très vite que son véritable talent ne réside pas dans son coup de volant, mais dans sa vision stratégique.

    Il devient le ciment, l’organisateur et le cœur battant du Reparto Corse de la marque milanaise. La célèbre Scuderia Ferrari voit le jour pour faire courir les voitures du Biscione : des glorieuses P3 au triomphe légendaire de Tazio Nuvolari au Nürburgring, tout est Alfa Romeo. La maison milanaise lui offre le pouvoir, le prestige et les moyens d’exprimer son démon intérieur. Pendant près de vingt ans, le Portello est sa tranchée, son monde et sa famille.

    La rupture et l’exil : Le fils chassé du toit familial

    Mais les figures maternelles savent parfois se montrer étouffantes. À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la direction d’Alfa Romeo — jugée ingrate et politisée par Ferrari — souhaite reprendre le contrôle direct de la Scuderia et l’absorber. Refusant tout maître, Enzo dit non.

    La rupture est violente et douloureuse :

    • Ferrari claque la porte et quitte la maison milanaise.
    • Une clause spietée lui interdit de lier son nom à la compétition automobile pendant quatre ans.
    • Condamné à l’exil, le constructeur modenese fonde Auto Avio Costruzioni à Maranello, couvant sa créature dans le silence de la campagne émilienne.

    Enzo forge sa propre légende à son image. Il appose le Cavallino Rampante sur un rouge qui n’est plus tout à fait le rouge du Portello, mais son propre rouge, jurant de devenir plus grand que la marque qui l’a façonné.

    Silverstone 1951 : « J’ai l’impression d’avoir tué ma mère »

    Le destin réserve toutefois un dénouement théâtral. Le 14 juillet 1951, lors du Grand Prix de Grande-Bretagne à Silverstone, les imbattables Alfetta 159 semblent intouchables. Mais ce jour-là, une monoplace rouge au museau différent franchit la ligne d’arrivée en tête : José Froilán González offre à la Ferrari 375 F1 sa toute première victoire en Formule 1. La création venait de dépasser le créateur. Le fils venait de battre la mère.

    Alors qu’on aurait pu s’attendre à un cri de triomphe vindicatif à Maranello, Enzo Ferrari se enferme seul dans son bureau et fond en larmes. Il révélera plus tard cette contradiction déchirante à travers des mots dignes du théâtre shakespearien :

    « J’ai pleuré de joie, mais mêlées aux larmes d’enthousiasme, il y avait aussi celles de la douleur. Ce jour-là, j’ai eu l’impression d’avoir tué ma mère. »

    L’éternel fantôme du Biscione

    Ferrari a bâti le plus grand empire du sport automobile mondial pour prouver à Alfa Romeo qu’il pouvait exister par lui-même. Pourtant, dans chaque V12 sorti de Maranello, dans chaque victoire et chaque tragédie de sa longue vie, un écho lointain du moteur milanais est venu hanter le « Grande Vecchio ».

    Sous ses éternelles lunettes noires et derrière son masque de patriarche autoritaire, le vieux sage de Maranello est resté jusqu’au bout ce jeune homme éperdument amoureux d’une voiture ornée du Biscione. Un amour trahi par nécessité, mais au fond, jamais éteint.

  • Quand Alfa Romeo construisait la Renault Dauphine : L’alliance secrète qui a fait trembler Fiat

    Quand Alfa Romeo construisait la Renault Dauphine : L’alliance secrète qui a fait trembler Fiat

    Voir un trèfle à quatre feuilles ou le Biscione côtoyer les lignes rondouillardes d’une populaire française a de quoi faire sursauter n’importe quel alfiste pur jus. Et pourtant, il ne s’agit ni d’un montage moderne, ni d’une arnaque grossière : entre 1959 et 1964, l’usine historique d’Alfa Romeo au Portello, à Milan, a bel et bien produit près de 74 000 exemplaires de la Renault Dauphine !

    Retour sur l’histoire méconnue d’un accord stratégique entre Billancourt et Milan qui a failli bousculer l’échiquier automobile italien… au point de pousser Fiat à une riposte diabolique.

    1958 : L’accord gagnant-gagnant entre Milan et Billancourt

    À la fin des années 1950, Alfa Romeo brille en compétition et sur le marché des berlines sportives avec la somptueuse Giulietta. Cependant, le constructeur milanais manque d’un modèle économique à grand volume pour occuper ses chaînes de montage et démocratiser son réseau. De son côté, la Régie Renault cherche un moyen de contourner les lourdes taxes douanières italiennes pour écouler sa petite berline phare, la Dauphine.

    En 1958, les deux marques signent un accord pragmatique :

    • En France : Renault accepte de distribuer la Giulietta berlina dans son propre réseau national (quelques centaines d’exemplaires par an).
    • En Italie : Alfa Romeo ne se contente pas d’importer la Dauphine : elle l’assemble directement sur ses chaînes du Portello à Milan !

    Un succès commercial immédiat au prix fort pour la concurrence

    Estampillée d’un badge spécifique et assemblée avec le soin milanais, l’Alfa Romeo Dauphine débarque sur le marché transalpin en 1959. Bien qu’elle ne possède aucun des gènes mécaniques ou du caractère sportif de la marque, le public italien succombe au charme de cette 4 portes pratique et économique.

    Le secret de ce succès réside dans son prix : produite localement, elle est affichée à 890 000 lires, soit 60 000 lires de moins que lorsqu’elle était importée directement de France. Pour les familles italiennes, l’alternative à la monoculture Fiat devient soudain extrêmement séduisante.

    La riposte de Fiat : Une taxe sur-mesure pour tuer la rivale

    Du côté de Turin, le géant Fiat voit d’un très mauvais œil cette intrusion française orchestrée par le voisin milanais. La Dauphine grignote dangereusement les parts de marché des petites autos économiques turinoises (comme la Fiat 600 et la 1100).

    Ne pouvant contrer le phénomène sur le seul terrain commercial, Fiat orchestre une riposte politique redoutable. En 1962, à force de lobbying auprès des autorités italiennes, une nouvelle taxe automobile est instaurée. Sa particularité ? Elle est calculée en fonction de la longueur de la carrosserie.

    Plus longue de quelques centimètres que ses rivales directes signées Fiat, l’Alfa Romeo Dauphine se retrouve lourdement pénalisée fiscalement du jour au lendemain.

    La fin de l’aventure et l’épisode des Ondine de retour en France

    Le coup de grâce est porté. Sous le poids de cette fiscalité discriminatoire, les ventes de la Dauphine italienne s’effondrent brutalement. La production s’essouffle puis s’arrête définitivement en 1964.

    L’histoire s’achève même sur une note insolite : plus de 2 000 exemplaires d’Ondine (la version plus luxueuse de la Dauphine), assemblés à Milan mais devenus invendables de l’autre côté des Alpes, devront être réexpédiés en catastrophe vers la France pour trouver preneur.

    Aujourd’hui, les rares Alfa Romeo Dauphine et Ondine survivantes représentent des pièces de collection absolument uniques, témoins d’une époque où le Biscione savait se montrer particulièrement pragmatique pour défier l’ogre turinois.