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  • Quand les maîtres du design jugent Alfa Romeo : de l’adoration de la Canguro au « sacrilège » de la 33 Stradale

    Quand les maîtres du design jugent Alfa Romeo : de l’adoration de la Canguro au « sacrilège » de la 33 Stradale

    Que pensent réellement ceux qui ont façonné les plus belles carrosseries de l’histoire moderne lorsqu’on leur demande de désigner les chefs-d’œuvre absolus de l’automobile ? Pour son dossier exceptionnel orchestré par James Elliott et Massimo Delbò, le prestigieux magazine britannique Octane a réuni un aréopage de treize designers parmi les plus influents de la planète, de Giorgetto Giugiaro à Ian Callum, en passant par Leonardo Fioravanti, Peter Stevens ou Ken Okuyama. Au cœur de cette confrontation intime de regards experts, Alfa Romeo occupe une place à part. Entre ferveur quasi mystique, analyses chirurgicales et controverses assassines, les créations milanaises ne laissent personne indifférent.

    Shiro Nakamura et l’absolu : l’Alfa Romeo Canguro au sommet du monde

    L’hommage le plus retentissant vient sans conteste du Japon. Lorsqu’il s’agit de choisir la plus belle automobile de tous les temps, Shiro Nakamura — l’homme qui a supervisé la renaissance stylistique de Nissan et enfanté la GT-R R35 — n’hésite pas un seul instant. Délaissant les sempiternelles icônes du grand tourisme, il place en tête de son panthéon personnel l’Alfa Romeo Canguro de 1964 carrossée par Bertone.

    Pour Nakamura, ce prototype né du trait précoce d’un jeune prodige nommé Giorgetto Giugiaro incarne la perfection formelle à l’état brut. Il loue une silhouette voluptueuse d’une fraîcheur éternelle, exempte de tout artifice superflu, où le dynamisme s’exprime par la seule tension des volumes, une modeste calandre chromée et les fameuses ouïes latérales en branchies. À ses yeux, la Canguro demeure le chef-d’œuvre indépassable du design italien des années 1960.

    La 33 Stradale : le chef-d’œuvre viscéral d’Okuyama face au pavé dans la mare de Filippini

    L’incontournable Tipo 33 Stradale de 1967 cristallise les débats les plus passionnés du dossier, se hissant d’ailleurs dans le peloton de tête des voitures les plus citées par le collège d’experts. Ken Okuyama, ancien directeur du design chez Pininfarina à qui l’on doit la sculpturale Ferrari Enzo, place la diva de Franco Scaglione sur la deuxième marche de son podium personnel. Il y voit la rencontre magique entre l’ingénierie sauvage d’une bête de course et la pureté d’une sculpture organique, où la machine de compétition transparaît sous une beauté sans filtre.

    Un enthousiasme partagé au même rang par Kevin Rice (ex-Mazda, BMW et Pininfarina), qui qualifie la 33 Stradale d’œuvre d’art à couper le souffle. Même s’il pointe une légère dissonance dans l’empattement latéral, Rice s’incline devant la sensualité du pavillon vitré et compare son émotion visuelle aux compositions intemporelles de Bach ou de Debussy.

    C’est pourtant au sujet de cette même légende que retentit le plus grand coup de tonnerre du dossier. À la question piège posée par Octane sur la voiture dont la beauté est la plus surestimée, Fabio Filippini, lui aussi ancien directeur du design de Pininfarina, lâche une bombe : il désigne sans ciller la 33 Stradale. Conscient du sacrilège auprès des tifosi — « Je vais me faire détester pour cela », prévient-il d’emblée —, Filippini estime que si Franco Scaglione était un génie singulier, la 33 Stradale est arrivée à une période de bascule stylistique majeure et s’avère bien moins belle et innovante que ne le prétend la doxa collective. Une prise de position radicale qui fera grincer bien des dents à Arese.

    La Giulietta Spider Veloce de 1958 : la leçon de grâce de Peter Stevens

    Loin des prototypes de salon, Peter Stevens — le père des lignes de la mythique McLaren F1 et de la Jaguar XJR-15 — s’arrête quant à lui sur la romance populaire de la Giulietta Spider Veloce de 1958, qu’il hisse dans son top 5 mondial.

    L’analyse du maître britannique est particulièrement savoureuse : il rappelle que Bertone avait d’abord tenté de s’arroger le dessin originel du spider, livrant une proposition qu’il qualifie de maniérée et maladroite. C’est la réplique infiniment plus raffinée de Pinin Farina, façonnée par les mains d’Aldo Brovarone avec l’intervention directe de Battista Pininfarina lui-même, qui a emporté l’histoire. Stevens s’émerveille encore de la courbure en plan de la poupe et du positionnement millimétré des feux arrière des versions à pare-chocs étroits, ultime témoin du regard personnel de Battista sur une chaîne de production.

    L’Alfa Romeo SZ « Il Mostro » : le monstre que certains adorent détester

    Le tour d’horizon ne serait pas complet sans un détour par les amours contrariées et les jugements sans concession. Invités à désigner des automobiles qu’ils jugent purement et simplement laides, plusieurs stylistes de renom n’ont pas épargné l’iconique Alfa Romeo SZ de 1989.

    Kevin Rice avoue que la carrosserie cubique imaginée sous l’ère Zagato lui donne instantanément envie d’avaler un cachet d’aspirine. Ian Callum, l’illustre designer d’Aston Martin et de Jaguar, se montre encore plus cinglant. Tout en s’excusant auprès de ses confrères, il qualifie la SZ et son dérivé cabriolet RZ d’autos proprement horribles. S’il concède à l’engin une force d’impact indiscutable, il refuse catégoriquement de lui accorder le statut d’objet esthétique, s’avouant consterné par l’adoration que lui vouent de nombreux journalistes et confrères sous le seul prétexte qu’elle ne ressemble à aucune autre.

    Qu’on la vénère comme l’incarnation de la perfection à travers la Canguro, qu’on s’écharpe sur la pureté de la 33 Stradale ou qu’on débatte avec férocité de la silhouette brutale de la SZ, cette enquête d’Octane confirme une vérité immuable : plus d’un siècle après sa naissance, le coup de crayon Alfa Romeo continue d’obséder, de défier et d’enflammer l’élite mondiale du style automobile.