Avant de devenir le constructeur le plus titré et emblématique de l’histoire du sport automobile, la Scuderia Ferrari a été pendant près d’une décennie le département de course officiel d’Alfa Romeo. Fondée le 16 novembre 1929 à Modène par Enzo Ferrari, cette écurie privée devenue bras armé de l’usine d’Arese a hissé les créations mécaniques de Vittorio Jano — des victorieuses 8C 2300 à la mythique monoplace Tipo B « P3 » — au sommet des Grands Prix, des Mille Miglia et des 24 Heures du Mans, tout en forgeant la légende de pilotes immortels comme Tazio Nuvolari.
Contexte & Genèse du projet
- L’époque : À la fin des années 1920, Alfa Romeo brille sur les circuits grâce aux monoplaces P2 et aux 6C conçues par Vittorio Jano. Cependant, les coûts astronomiques du département compétition pèsent lourdement sur les finances de l’usine du Portello.
- Les acteurs clés : Ancien pilote d’usine Alfa Romeo et homme d’affaires d’une redoutable acuité, Enzo Ferrari s’associe aux financiers Alfredo Caniato et Mario Tadini pour fonder la Società Anonima Scuderia Ferrari à Modène. L’ingénieur en chef d’Alfa Romeo, Vittorio Jano, apporte son soutien technique absolu.
- Le pacte de Modène : Enzo Ferrari propose un modèle inédit : la Scuderia achète et prépare des Alfa Romeo de course pour les confier à des « gentlemen drivers » fortunés et à des pilotes professionnels d’élite. Face à la crise économique mondiale de 1929 et au désengagement officiel de l’usine d’Arese en 1933 (passée sous la tutelle de l’IRI), la Scuderia Ferrari devient la représentante exclusive et officielle d’Alfa Romeo sur tous les circuits internationaux.
- L’apparition du Cheval Cabré : Lors des 24 Heures de Spa-Francorchamps en juillet 1932, les Alfa Romeo 8C 2300 de l’écurie arborent pour la première fois sur leurs flancs le blason jaune canari de la ville de Modène frappé du Cavallino Rampante noir, emblème hérité de l’as de l’aviation italienne Francesco Baracca.
« Je dois tout à Alfa Romeo. Elle a été mon premier amour, mon école et ma famille sportive. C’est à son volant que j’ai appris la course, et c’est en défendant ses couleurs que la Scuderia Ferrari est née. »
— Enzo Ferrari
Architecture & Innovations Techniques
Sous la gestion d’Enzo Ferrari et la direction technique de Luigi Bazzi, l’atelier de la rue Viale Trento e Trieste à Modène transforme les mécaniques d’Arese en monstres d’efficacité :
- L’hégémonie de la Tipo B « P3 » (1932–1935) : Première véritable monoplace de Grand Prix de l’histoire, la P3 conçue par Vittorio Jano utilise un 8-cylindres en ligne de 2,6 puis 2,9 et 3,2 litres tout alu suralimenté par deux compresseurs Roots (jusqu’à 265 ch). Elle innove avec une transmission en « Y » composée de deux arbres obliques entraînant indépendamment chaque roue arrière, permettant d’abaisser le siège du pilote entre les cardans.
- Le monstre 16C Bimotore (1935) : Pour tenter de contrer l’armada des Mercedes-Benz W25 et Auto Union soutenues par le régime allemand, Luigi Bazzi et Enzo Ferrari créent l’Alfa Romeo Bimotore. Elle embarque deux moteurs 8-cylindres en ligne de 3,2 litres (l’un devant le pilote, l’autre derrière lui dans le dos), couplés par un arbre unique pour une cylindrée totale de 6,3 litres et une puissance démentielle de 540 ch. Trop lourde et destructrice pour ses pneumatiques en course, elle permet néanmoins à Tazio Nuvolari d’établir un record du monde de vitesse sur l’autostrada Florence-Mer avec une pointe à 364 km/h.
- Les ultimes évolutions à suspensions indépendantes (8C-35 et 12C-36) : Pour rivaliser avec le châssis des Flèches d’Argent, la Scuderia Ferrari dote les Alfa Romeo de carrosseries profilées et de suspensions indépendantes avant et arrière avec pont arrière De Dion. Le monumental V12 à 60° de 4,1 litres (370 ch) fait ses débuts en 1936.
Fiche d’identité & Données clés
| Caractéristiques | Alfa Romeo 8C 2300 Monza (1931) | Alfa Romeo Tipo B « P3 » (1934) | Alfa Romeo Bimotore (1935) |
| Rôle au sein de la Scuderia | Sport / Grand Prix biplace | Monoplace Grand Prix | Monoplace record & Formule Libre |
| Architecture moteur | 8-cyl. en ligne, compresseur Roots | 8-cyl. en ligne, 2 compresseurs | Double 8-cylindres (16 cylindres) |
| Cylindrée & Puissance | 2 336 cm³ / 165 ch à 5 400 tr/min | 2 905 cm³ / 255 ch à 5 500 tr/min | 6 330 cm³ / 540 ch à 5 400 tr/min |
| Transmission | Propulsion, boîte 4 vitesses | Propulsion, transmission en « Y » | Propulsion, boîte 3 vitesses |
| Poids à vide | ~920 kg | 700 kg (formule 750 kg) | 1 030 kg |
| Vitesse maximale | 210 km/h | 235 km/h | 364 km/h (record mondial) |
| Pilotes majeurs Scuderia | Tazio Nuvolari, Mario Tadini | Tazio Nuvolari, Louis Chiron, Guy Moll | Tazio Nuvolari, Louis Chiron |
Carrière commerciale, Palmarès et Déclinaisons
- L’âge d’or des Grands Prix (1932–1934) :La Scuderia Ferrari enchaîne les triomphes internationaux : Grand Prix de France, Grand Prix d’Italie, Grand Prix de Monaco, Grand Prix d’Espagne et Coupe Acerbo. Les monoplaces au Cheval Cabré écrasent les Bugatti et les Maserati.
- Le miracle du Nürburgring (28 juillet 1935) :Considéré comme le plus grand exploit de l’histoire du sport automobile, le Grand Prix d’Allemagne 1935 voit Tazio Nuvolari affronter les neuf monoplaces allemandes Mercedes-Benz et Auto Union devant 300 000 spectateurs et les dignitaires nazis. Au volant de sa modeste Alfa Romeo P3 de la Scuderia Ferrari, rendant près de 150 ch à ses rivales, le pilote mantouan réalise une remontée héroïque sous la pluie et s’impose face à Manfred von Brauchitsch, plongeant le régime organisateur dans une stupéfaction totale.
- La suprématie aux Mille Miglia et au Mans :La Scuderia Ferrari remporte les Mille Miglia sans discontinuer de 1932 à 1938 avec les 8C 2300, 8C 2600 et 8C 2900A, tout en triomphant aux 24 Heures du Mans 1932 (Chinetti/Sommer) et 1933 (Nuvolari/Sommer).
- 1938 : La rupture et la création d’Alfa Corse :Désireuse de reprendre le contrôle direct de son département compétition face à l’hégémonie allemande, Alfa Romeo rachète 80 % des parts de la Scuderia Ferrari fin 1937 et fonde Alfa Corse au Portello. Enzo Ferrari est nommé directeur sportif mais, en désaccord profond avec le directeur technique Wifredo Ricart, il claque la porte début 1939. Une clause de non-concurrence de quatre ans lui interdit d’utiliser son propre nom en course, le poussant à fonder Auto Avio Costruzioni (dont naîtra la première vraie Ferrari en 1947).
L’Héritage et le Regard Collection
- La matrice de la légende Ferrari : C’est dans le giron d’Alfa Romeo qu’Enzo Ferrari a appris la gestion humaine des pilotes, l’exigence mécanique et la stratégie de course. Les liens spirituels et techniques entre les deux marques restent indissolubles.
- Statut en collection : Les Alfa Romeo frappées du médaillon d’origine de la Scuderia Ferrari (P3, 8C Monza, 8C 2900 Botticella) comptent parmi les trésors les plus inestimables de l’histoire industrielle et sportive mondiale. Les rares Alfa Romeo P3 authentiques dépassent les 15 à 20 millions d’euros sur le marché des ventes de prestige internationales.
