Étiquette : Aerodynamique

  • Dans la « Maison des Merveilles » de Luna Rossa : les coulisses du laboratoire de haute technologie partagé avec Alfa Romeo

    Dans la « Maison des Merveilles » de Luna Rossa : les coulisses du laboratoire de haute technologie partagé avec Alfa Romeo

    Loin de l’effervescence médiatique et de l’éclat des régates du golfe de Naples, la quête de la 38ᵉ Coupe de l’America se joue d’abord dans le secret d’un hangar militaire de Cagliari, en Sardaigne. C’est ici, sur la base opérationnelle surnommée la « Maison des Merveilles », que l’équipe de Luna Rossa peaufine depuis plus de deux ans et demi son chef-d’œuvre d’ingénierie navale. Sous ces voûtes, des dizaines d’ingénieurs, de techniciens, d’analystes de données et de maîtres-peintres œuvrent dans l’ombre pour repousser les lois de la physique. Cette ruche technologique fait directement écho aux ateliers d’Arese et aux pistes d’essais de Balocco, illustrant pourquoi le partenariat noué entre Alfa Romeo et Luna Rossa s’impose comme un authentique transfert de compétences plutôt qu’une simple vitrine promotionnelle.

    L’orchestre des données : quand la simulation fait voler les coques

    À la tête du département des structures de Luna Rossa, Alessandro Franceschetti compare volontiers l’équipe à un grand orchestre où chaque pupitre doit évoluer en boucle fermée continue. L’avantage décisif du défi italien repose sur une colonne vertébrale technique bâtie sur près de trois décennies, désormais enrichie par des passerelles directes avec le sport automobile et des partenaires industriels de premier rang. Comme le souligne Franceschetti, croiser les données de la course nautique avec les technologies de pointe développées sur l’asphalte offre un réservoir de solutions sans équivalent dans le secteur maritime traditionnel.

    Cette convergence technologique trouve son illustration la plus concrète dans le domaine de la simulation numérique. Responsable de la mécanique des fluides numérique (CFD) et de la performance, Matteo Ledri recueille les données mesurées en mer pour confronter instantanément la réalité aux modèles prédictifs. C’est précisément sur ce terrain que l’expertise d’Alfa Romeo prend toute sa dimension : en ouvrant l’accès à ses méthodologies de simulation dynamique — pionnières au sein du groupe Stellantis —, la marque au Biscione aide Luna Rossa à optimiser en temps réel les logiciels qui pilotent les circuits hydrauliques et la sustentation des foils. En mer comme sur route, le triomphe commence désormais sur les serveurs informatiques.

    L’esprit de mêlée au chevet d’un prototype d’exception

    Derrière les algorithmes et les écrans, la maintenance de ces monstres marins réclame un engagement humain total. Michele Cannoni, capitaine du bateau et directeur de l’équipe à terre, compare volontiers ses techniciens à des médecins veillant au chevet d’un patient d’élite. Les interventions quotidiennes exigent une solidarité sans faille, assimilable à celle d’une équipe de rugby où chacun compense la fatigue de l’autre lorsque la pression s’intensifie.

    Cette intensité se retrouve dans le loft où sont assemblées les voiles, véritable moteur propulsif de ces voiliers à foils capables d’atteindre près de 100 km/h au-dessus de l’eau. Comme l’explique Michele Bella, responsable de cet atelier stratégique, les toiles modernes n’ont plus grand-chose à voir avec celles des décennies passées : elles intègrent aujourd’hui des câbles électriques complexes, des liaisons hydrauliques et des capteurs de tension millimétriques. L’époque où les voiles éclataient sous la pression du vent pour être recousues à la hâte durant la nuit a laissé place à une intégration mécatronique digne des cockpits de prototypes d’endurance.

    Beauté et vitesse : l’obsession stylistique du Made in Italy

    Ce souci du détail n’exclut en rien la quête de l’émotion esthétique. Marco Capitani, responsable de la voilure et de l’aérodynamique, rappelle qu’une voile dessinée aujourd’hui par des algorithmes complexes doit avant tout générer de la vitesse, mais aussi revendiquer avec fierté son élégance naturelle. L’harmonie entre fonctionnalité pure et beauté racée constitue la signature fondamentale de l’italianité, un principe que les designers du Centro Stile Alfa Romeo appliquent à chacune de leurs créations.

    Cette symbiose entre forme et fonction se prolonge dans le département peinture, dirigé par Mauro Zamichele. Pour lui, parer la coque de ses teintes emblématiques et de son liseré rouge ne consiste pas simplement à sublimer la silhouette du navire, mais à garantir une glisse hydrodynamique parfaite. La moindre irrégularité de surface sur le carbone peut créer des turbulences et coûter de précieuses fractions de seconde. Cette obsession de la matière brute et du fini impeccable fait écho au traitement de la fibre de carbone apparente de la récente série spéciale Alfa Romeo Edizione Luna Rossa, où la rigueur de la compétition nautique descend directement dans la rue.

  • La trilogie des concepts B.A.T. par Bertone (1953–1955) : Franco Scaglione et la sculpture du vent

    La trilogie des concepts B.A.T. par Bertone (1953–1955) : Franco Scaglione et la sculpture du vent

    Entre 1953 et 1955, la Carrozzeria Bertone et Alfa Romeo ont stupéfait le monde de l’automobile en dévoilant successivement trois prototypes d’avant-garde : les B.A.T. 5, B.A.T. 7 et B.A.T. 9 (Berlinetta Aerodinamica Tecnica). Dessinés par le génie visionnaire de Franco Scaglione sur des châssis d’Alfa Romeo 1900, ces laboratoires roulants ont repoussé les limites de la science aérodynamique, atteignant un coefficient de traînée record de $Cx$ 0,19 et influençant durablement le design moderne.

    Contexte & Genèse du projet

    • L’époque : Au début des années 1950, l’industrie aéronautique et l’avènement des avions à réaction fascinent le design automobile. Alfa Romeo, qui vient d’industrialiser sa berline 1900, s’associe à la Carrozzeria Bertone pour explorer l’impact de la traînée aérodynamique sur la stabilité, les performances et la consommation de carburant à haute vitesse.
    • Les acteurs clés : Le projet est porté par Nuccio Bertone et confié à son chef designer, l’ingénieur en aéronautique et styliste Franco Scaglione. Côté mécanique, Alfa Romeo fournit les châssis roulants motorisés de la 1900 Sprint sous la supervision d’Orazio Satta Puliga.
    • Le cahier des charges : Concevoir trois études de style fonctionnelles capables d’obtenir le coefficient de traînée le plus faible possible avec une motorisation modeste de 100 ch, tout en garantissant un comportement routier imperturbable sans appendices parasites.

    « Avec les projets B.A.T., nous ne voulions pas créer des monstres de foire futuristes, mais traduire les lois mathématiques de l’écoulement des fluides en formes vivantes et sensuelles. »

    — Franco Scaglione, Chef designer de la Carrozzeria Bertone

    Architecture & Innovations Techniques

    • La science des ailerons incurvés : La caractéristique visuelle majeure de la trilogie réside dans ses ailerons arrière incurvés vers l’intérieur, créant un profil en goutte d’eau qui canalise les vortex d’air et neutralise les turbulences à l’arrière du pavillon.
    • Le carénage et la gestion des flux : Les passages de roues avant et arrière sont largement carénés pour réduire la résistance de l’air autour des pneumatiques. Les entrées d’air avant sont réduites au strict minimum nécessaire au refroidissement du radiateur, guidant le flux le long des flancs galbés.
    • L’habitacle bulle façon cockpit d’aviation : Les trois modèles adoptent une verrière panoramique arrondie, un pare-brise affleurant sans montants saillants et une lunette arrière séparée en deux parties par une dérive centrale longitudinale (arête dorsale).
    • La base mécanique 1900 Sprint : Sous cette carrosserie en acier et aluminium se trouve le 4-cylindres en ligne Bialbero de 1 975 cm³ développant 100 à 115 ch, associé à une boîte manuelle à 4 ou 5 rapports. Grâce à leur aérodynamisme exceptionnel, ces autos dépassaient les 200 km/h avec une mécanique de série.

    Fiche d’identité & Données clés

    CaractéristiquesB.A.T. 5 (1953)B.A.T. 7 (1954)B.A.T. 9 (1955)
    Date de présentationSalon de Turin 1953Salon de Turin 1954Salon de Turin 1955
    Coefficient de traînée ($Cx$)0,230,19 (record mondial)~0,25 (orienté série)
    Châssis porteurAlfa Romeo 1900 CAlfa Romeo 1900 CAlfa Romeo 1900 SS
    Architecture moteur4-cylindres Bialbero alu4-cylindres Bialbero alu4-cylindres Bialbero alu
    Cylindrée & Puissance1 975 cm³ / 100 ch1 975 cm³ / 115 ch1 975 cm³ / 115 ch
    TransmissionPropulsion, boîte 4 vit.Propulsion, boîte 5 vit.Propulsion, boîte 5 vit.
    Poids à vide~1 100 kg~1 000 kg~1 050 kg
    Vitesse maximale200 km/h220 km/h205 km/h

    Carrière commerciale, Palmarès et Évolutions

    • B.A.T. 5 (1953) — Le manifeste fondateur :Dévoilée au Salon de Turin 1953, la B.A.T. 5 explore l’élimination des turbulences latérales. Avec ses ouïes frontales horizontales et ses ailerons arrière effilés, elle affiche un $Cx$ mesuré à 0,23, une valeur inédite pour l’époque.
    • B.A.T. 7 (1954) — L’apogée radicale et le record de 0,19 :Pour l’édition 1954, Franco Scaglione pousse la théorie à l’extrême : le nez est encore abaissé, les entrées d’air sont réduites à deux fentes étroites et les ailerons arrière s’enroulent de manière spectaculaire sur le dessus du coffre. La B.A.T. 7 atteint le $Cx$ de 0,19, une prouesse qui reste aujourd’hui encore une référence absolue dans l’industrie automobile.
    • B.A.T. 9 (1955) — Le retour vers la production de série :La dernière création tempère les excès stylistiques pour préfigurer un éventuel modèle de grand tourisme commercialisable : les dérives arrière sont réduites, les roues avant sont découvertes pour faciliter les manœuvres et la face avant intègre pour la première fois le célèbre Scudetto triangulaire Alfa Romeo.
    • L’hommage B.A.T. 11 (2008) :Au Salon de Genève 2008, Bertone présentera la B.A.T. 11, un concept-car moderne basé sur l’Alfa Romeo 8C Competizione, reprenant les lignes signatures de Franco Scaglione.

    L’Héritage et le Regard Collection

    • Descendance stylistique : Les recherches aérodynamiques menées sur la trilogie B.A.T. ont directement nourri la conception des futures Alfa Romeo de série, notamment la Giulietta Sprint Speciale (SS) de 1957 (également dessinée par Scaglione) et la Giulia Série 105.
    • Statut en collection : Inséparables dans l’histoire de l’art automobile, les trois prototypes B.A.T. 5, 7 et 9 ont été réunis par un collectionneur passionné dans les années 1980 avant d’être présentés ensemble dans les plus grands concours d’élégance du monde. Le 28 octobre 2020, le triptyque historique a été adjugé chez RM Sotheby’s à New York pour la somme de 14,84 millions de dollars (environ 12,6 millions d’euros), scellant leur statut d’œuvres d’art inestimables du patrimoine transalpin.